Les limites du pays Pagan.

Les limites de ce Bro Pagan ou Lan Pagan ne sont pas faciles à déterminer et changent selon les auteurs. D’après Michel de Mauny, « pour les Lesnevinois, le pays Pagan se réduit aux quatre communes bordant la mer : Guissény, Kerlouan, Plounéour-Trez (y compris Brignogan qui n’en fut détaché et érigé en paroisse que le 7 juin 1935) et Goulven ». Pour Pol de Courcy, le pays est un peu plus étendu, depuis Tréflez à l’est jusqu’à Plouguerneau et l’embouchure de l’Aber Wrac’h à l’ouest. Si la mer constitue naturellement la limite nord, en revanche la limite sud est également très floue, ne dépassant pas la frange littorale : pour les Guisséniens, « ceux de l’Arvor, de la côte, sont seuls des Paganiz, ceux du bourg et de l’intérieur étant des Léonniz ». "Le nom pagan vient du latin « paganus », habitant d’un « pagus », circonscription rurale de la Gaule d’où est venu pays et paysan. Paganiz doit donc se traduire par paysan…"(Michel de Mauny).

Le nom Pagan à Guissény

La plus ancienne mention du nom Pagan que j’ai trouvée dans le registre des baptêmes de Guissény date de 1659 : l’acte de Jeanne COLLOSQUET fille légitime et naturelle de Lorans dit pagan et de Catherine Prigent, née le 7 mai 1659 et baptisée le 8 par le recteur de Guissény, parrain Charles Henry et marraine Jeanne Henry (du manoir de Kergoff).

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Pagan°1659

Jeanne Collosquet a un frère François, né le 22 avril 1669, dont le père Lorans est aussi « dit Pagan ». Il y avait également une sœur Marie Collosquet, dit Pagan, fille de Catherine Prigent, décédée le 22 avril 1695 à l’âge de 30 ans (donc née en 1665).

Il existe aussi un autre couple Jacques COLLOSQUET et Marie SALOU qui a 3 enfants pour lesquels le père est « dit Pagan » : François, né le 22 octobre 1666 ; Jean, né le 11 décembre 1669 ; Allain, né le 27 février 1675. Une autre enfant Marie, née le 28 septembre 1677, ne comporte pas le surnom.

Ensuite on trouve le nom « pagan » directement comme nom de famille pour le baptême de Catherine Pagan, le 23 septembre 1664, fille légitime et naturelle de Jean Pagan et Janne Lesteven.

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Catherine Pagan°1664

On trouve aussi dans le rôle des fouages de Guissezny pour l’année 1670 un Laurans PAGAN au village de Trerochan qui doit payer 13 sols et un Jacques PAGAN du bourg de Guissezny qui doit payer 2 sols. Ils n’apparaissent plus dans le rôle des fouages de 1681 [Le fouage est un impôt provincial prélevé par le duc de Bretagne sur les foyers roturiers]. S’agit-il de Lorans et Jacques Collosquet, dit Pagan, cités plus haut ?

Kerlouan

A Kerlouan, la plus ancienne mention connue (semble-t-il) du mot « pagan » dans un registre figure dans un acte de baptême, daté du 24 juin 1672 : « Jan, fils légitime et naturel d’Alain Uguen pagan et Marie Uguen sa femme, fut né et baptisé le vingt et quatrième jour de juin mil six cents septante deux par le soussignant Curé, ayant à parain et maraine Christophe Roparz et Marguerite Habasque ; J. Gall, Curé  ».

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UguenJan, fils de Alain Uguen Pagan°1672

L’acte de décès d’Alain Uguen, du 12 décembre 1692, apporte une précision : « Alain Uguen dit pagan mourut le douziesme jour de décembre mil six cents quatre vingts douze et fut enterré le treiziesme du dit mois au dit an dans la chapelle de Saint Egarec en présence de Guillaume Uguen son fils, Alain Guen son gendre…  ».

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UguenAlainPagan+1692

Le mot « pagan » est donc utilisé dans ce cas comme le surnom d’Alain Uguen. Les actes des registres paroissiaux de Kerlouan mentionnent très souvent ainsi le surnom des intéressés, comme Henry dit Toupin, Habasque dit Toby,… Mais nous ne savons rien de la signification de ce mot en tant que surnom à cette époque (XVIIe siècle).

Tanguy MALMANCHE, auteur de la pièce « Les Païens » (en breton « Ar Baganiz »), explique le choix de son titre dans les notes de son ouvrage.

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Les païens (éditions Aber)
L’origine des Paganiz est restée assez nébuleuse

"L’origine des Paganiz est restée assez nébuleuse. Parce qu’ils tranchaient nettement sur les populations avoisinantes, dont ils se tenaient isolés et auxquelles ils considéraient même comme un déshonneur de s’allier par mariage, on a voulu les voir d’une race différente et on s’est livré, dans ce sens, aux suppositions les plus téméraires. N’est-on pas allé jusqu’à les prétendre descendants de pirates scandinaves, sous prétexte que leurs costumes -modernes, notez-le bien - avaient une très vague ressemblance ave ceux des paysans norvégiens ! Ainsi ces fils de Rollon, ayant perdu jusqu’au souvenir de leur mère-patrie, auraient continué, par on se demande quel mystérieux phénomène, à être tenus au courant de ses modes !

Une opinion plus généralement admise, parce que à première vue tout au moins - plus raisonnablement admissible, est que les Païens ont été nommés ainsi parce que… eh bien, parce qu’ils étaient païens ! Soit. Mais établit-on qu’ils l’étaient réellement ? Pas du tout. On se borne à raisonner comme suit : Paganiz s’apparente évidemment à paganisme, et ceux qui s’adonnent au paganisme sont des païens !

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Mon arrière-grand-père Jean Bocher

Or, je dois le dire tout net - à la suite d’ailleurs d’autorités comme un Dotin et un La Passardière -, nous nous trouvons ici en présence d’une des plus belles manifestations de cet esprit calembourique qui, mis à la mode par les hagiographes et continué par les celtomanes genre Le Brigant, a si longtemps tenu lieu de science à la plupart de nos étymologistes bretons. Le vrai, c’est que Pagan vient du latin paganus, qui est l’habitant d’un pagus, circonscription rurale de la Gaule qui a donné pays. La traduction correcte de Paganiz serait donc non pas Païens mais Paysans. Si, dans la version française de ma pièce, j’ai adopté le terme vicieux, c’est qu’il est consacré par l’usage, et par suite le seul qui pour un Breton représente quelque chose.

On objectera que païen dérive aussi de paganus et que, même si ce n’est que dans des cas très particuliers que ce mot a eu le sens de paysan idolâtre, ce fut peut-être justement celui des Paganiz. Or, cela, rien ne l’établit ; tout prouve même le contraire. Les Païens actuels sont les propres descendants des Bretons immigrés en Armorique aux premiers siècles de l’ère chrétienne sous la conduite de leurs « saints » Sezny, Goulven, Fracan et autres, dont ils ont, du reste, gardé le culte ininterrompu.

Et s’ils furent l’objet au début du XVIIe siècle d’une « évangélisation » par le grand prédicateur Michel Le Nobletz, ce fut au même titre que tout le reste de l’évêché de Léon qui n’était certes pas idolâtre, tout en étant - il faut bien le croire - encore moins chrétien qu’eux, puisque le pauvre missionnaire, qui était du Conquet, avouait humblement que la paroisse qui lui donnait le plus de fil à retordre, c’était la sienne propre !

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Dom Michel Le Nobletz

L’isolement farouche dans lequel les Païens ont été tenus si longtemps est dû, tant à l’attachement chez eux de l’esprit de clan, de fief et de paroisse, qu’à la déconsidération que leur valait leur renom de pillards invétérés. J’ai encore connu le temps où, dans les foires de Lesneven, des marchands ramassaient précipitamment leurs étalages, quand ils voyaient apparaître, reconnaissable à son habit bleu clair et à son bonnet à revers, un « paotr krogek e viziad », un gars aux doigts en croc…

Maintenant, il arrive fort bien qu’une « héritière » de Kerlouan épouse un « étranger » de Plabennec ou d’ailleurs. Mais quand, dans son nouvel entourage, on parle d’elle, on ne l’appelle jamais de son nom de fille, comme c’est l’usage. On l’appelle toujours ar Baganez, la Païenne".

Le Léon à l’époque romaine

Le Léon à l’époque romaine (Patrick Galliou, Rencontres historiques du Musée du Léon, 1990) : Bien que nous ne sachions pas grand-chose de l’organisation politique des peuples d’Armorique à la fin de l’Age du Fer, il est fort probable que le Léon était occupé, dès avant la conquête romaine, par une ou plusieurs des unités territoriales quasi-autonomes du vaste peuple des Osismes…

Cette partition ne fut pas supprimée par l’autorité romaine conquérante et le développement de la petite ville gallo-romaine de Vorganium (Kérilien en Plounéventer), au cœur de ce terroir, s’accorde bien avec ce que nous savons de l’organisation des pagi en Gaule romaine. Ces cellules de base y sont en effet d’ordinaire pourvues d’un chef-lieu, jouant, à son échelle, un rôle semblable à celui de la capitale de la civitas.

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Kerilien

Nous ignorons toutefois si ce que nous appelons aujourd’hui le Léon était, à cette époque, occupé par un ou plusieurs pagi, car la Vie de saint Paul Aurélien, rédigée par le moine Uurmonoc en 884, nous donne à connaître deux unités distinctes, le pagus Leonensis et le pagus Agnensis, le nom de ce dernier étant d’origine celtique (pays d’Ach, dérivé d’Axmensis, lui-même dérivé du gaulois Aximos = le très maritime)".

Au XIXe siècle

Au XIXe siècle, la bourgeoisie brestoise considère avec condescendance la campagne environnante dont elle méconnait la vie profonde et en général ignore la langue : "C’est ainsi que, parmi les paysans bas-bretons, ignares et grossiers, livrés à la « superstition », elle tient en particulier méfiance et parfois en abomination, les naturels du Pays Pagan (le Lan ar Pagan, qui s’étend entre la baie du Vougot, à l’Ouest, et celle de Goulven, à l’Est, comprend les paroisses de Guissény, Kerlouan, Brignogan et Plounéour-Trez)".

En 1818, la revue La Guêpe (feuille libérale et anticléricale de Brest, animée par Edouard Corbière, décrit les Pagans comme "des espaces de sauvages à moitié nus…. La plupart de nos paysans sont encore plus grossiers que les peuplades que nous avons voulu policer dans le Nouveau Monde. Il y a peu de temps que les Lumières se répandent en Russie, et il n’est pas sur les bords du Boristhène et du Don, un Russe qui soit moins ignorant et moins féroce que les hommes dont nous parlons. Il est inconcevable, et nous osons le dire, il est honteux que la France, au dix-neuvième siècle, ait encore des sauvages".

Ces « sauvages » accèdent à la « civilisation » dans les années suivantes si l’on en croit ce qu’écrit le Général Le Flo, de passage à Guissény où il avait des liens familiaux, le 22 avril 1858 :

Guissény, vue par le général LE FLO (1804-1887)

"Guissény, commune sur la côte, à 3 lieues de Lesneven et une lieue de Kerlouan. Ce canton renferme une des plus vigoureuses populations de la Bretagne. Pays riche en outre. Nous sommes allés, mon frère et moi, visiter une ferme de notre mère, la ferme de Kerandraon, Gac fermier, sur le bord de la mer. Rencontré un jeune paysan, fils du fermier, grand gaillard bien découplé, parlant bien le français et quelques peu phraseur.

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Adolphe LE FLO

Ces braves gens s’émancipent, évidemment, et ne ressemblent plus que fort peu à ces demi-sauvages d’il y a seulement 25 ans. Cela porte son enseignement. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Selon beaucoup de bons et grands esprits, c’est le symptôme de la Révolution qui marche… C’est possible ! Selon moi, c’est un progrès de l’humanité, un pas de plus vers la Liberté et la véritable Egalité dont le triomphe assurera seule le calme, la tranquillité du monde et la sécurité des intérêts…"

[Adolphe le Flo était par sa mère un descendant de la famille Henry de Kergoff de Guissény]

Le pays pagan vu par Louis LE GUENNEC au début du XXe siècle

Avant de visiter le Lann ar Paganis, nous nous imaginions un peu que la population était restée à peu près à l’état sauvage. Quelqu’un connaissant le pays, y étant allé assez souvent, nous disait : "Vous serez étrangement surpris de l’urbanité de ces paysans, qui parlent un français très correct, et ne passent jamais auprès d’un étranger sans lui adresser quelques paroles aimables. Si vous demandez un renseignement, il vous est donné volontiers avec force détails". Et en effet, en parcourant à pied les paroisses de Guissény, Kerlouan, Plounéour-Trez, nous n’avons trouvé partout que visages ouverts et paroles obligeantes.

Les limites du Pays pagan

Pour Louis Elégoët (Le Pays Pagan, Palantines, 2012) :

"Les limites du Pays pagan, si l’on remonte dans le temps de quelques décennies seulement, étaient à géométrie variable. Si l’on s’informait sur cette question en Paganie, le Pagan, c’était l’homme de la commune d’à côté. Pour l’habitant de Guissény, c’était le Kerlouanais ; pour celui de Kerlouan, c’était l’indigène de Plounéour-Trez. Il en va tout autrement de nos jours : de plutôt négative qu’elle était naguère, l’identité pagane est devenue positive.

Aujourd’hui six communes trouvent à se loger dans le territoire pagan : Goulven, Plounéour-Trez, Brignogan (créé, en 1934) à la suite du démembrement de Plounéour-Trez), Kerlouan, Guissény et Plouguerneau [aujourd’hui avec la refonte de Brignogan avec Plounéour-Trez, il n’y a plus que 5 communes concernées].

Outre leurs caractères communs qui est, entre autres, de vivre de la terre et de la mer, ces communes forment une presqu’île délimitée par deux cours d’eau : la Flèche à l’est, l’Aber-Wrac’h à l’ouest. La position péninsulaire du Pays pagan y a déterminé un isolat humain qui n’a pas son équivalent dans le Léon. Elle explique en grande partie son originalité".

La délimitation du pays pagan est donc toujours d’actualité aujourd’hui

La délimitation du pays pagan est donc toujours d’actualité aujourd’hui mais plutôt pour des raisons touristiques, car il est désormais important, pour les communes, de se rattacher à un « pays ». En ce début du XXIè siècle, le pagus gaulois est ainsi remis à l’honneur.

Notre commune de Guissény forme avec ses voisines la « Côte des Légendes », associées dans une communauté de communes au Pays de Lesneven, plus large que le pays pagan. La principale de ces « Légendes » est sûrement celle des naufrageurs et des pilleurs d’épaves.

Sources :

  • Michel de Mauny, « Le pays de Léon - Bro-Léon ».
  • Guissény : Yvon Gac
  • Kerlouan : Les Cahiers de l’Iroise : Ar Furcher, « Sur l’origine du mot Pagan », n° 3, 1973, p. 175, et Claude et Danièle LE MENN, « Sur l’origine du mot Pagan et les surnoms kerlouanais », n° 4, 1985, p. 195-196.
  • Yves Le Gallo, "Brest et sa bourgeoisie sous la Monarchie de Juillet", PUF, 1968.
  • Général Le Flo, "Notes sur mon pays - de Brest à Morlaix- (1849-1886).
  • Louis LE GUENNEC, "Le Finistère monumental - tome II : Brest et sa région".
  • Archives départementales de Quimper et CGF29