Les Paganiz, des naufrageurs ?

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Le naufrageur, la vache et la lanterne
Cambry évoque, dans son « Voyage dans le Finistère » en 1794, l’existence lointaine des naufrageurs :

« Les habitants de ces rivages semés d’écueils sont remarquables par leur haute stature et le caractère de férocité généralement empreint sur leur physionomie. Ils sont ceux du département qui ont conservé avec le plus de ténacité l’usage barbare de piller les bâtiments naufragés et d’en dépouiller, d’en maltraiter les malheureux équipages avec une cruauté de vrais sauvages. Ils apportent à cette action une fureur, un acharnement inconcevable…Peignez-vous la position de ces hommes et de ces furies qui, la nuit, l’hyver surtout au moment des orages, cachés dans les enfoncements du rivage, l’œil tendu vers les flots, attendent les dons de la mer… Dans les temps reculés, ils allumaient des feux, ils pendaient un fanal à la tête d’une vache pour attirer les vaisseaux éloignés, trompés par le mouvement de ces animaux et par ces feux qu’ils croyaient pouvoir suivre ».

L’ordonnance de la Marine de 1681 (Colbert) qui réglementait le droit de bris et le produit des naufrages est peut-être une des origines du mythe par son article 45 :

« Ceux qui allumeront la nuit des feux trompeurs sur les Grèves de la Mer et dans les lieux périlleux, pour y attirer et faire perdre les Navires, seront aussi punis de mort, et leurs corps attachez à un Mast planté aux lieux où ils auront fait les feux ».

Jules Michelet y apporte sa caution d’historien renommé dans une description de la Bretagne faite dans un « Tableau de la France » (dans le tome 2 de son « Histoire de France) :

« Il y a pis que les écueils, pis que la tempête. La nature est atroce, l’homme est atroce et ils semblent s’entendre. Dès que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent à la côte, hommes, femmes et enfants, ils tombent sur cette curée. N’espérez pas arrêter ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la gendarmerie. Encore, s’ils attendaient toujours le naufrage, mais on assure qu’ils l’ont souvent préparé. Souvent, dit-on, une vache promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit ! On en a vu qui, pour arracher une bague au doigt d’une femme qui se noyait, lui coupaient le doit avec les dents. L’homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn, pourquoi pardonnerait-il à Abel, La nature ne lui pardonne pas…  ».

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La vache et son fanal en mouvement

La description de Michelet ne s’appuie que sur des « on assure » ou des « dit-on » mais l’évocation de scènes atroces suscite suffisamment l’imaginaire romantique pour donner consistance à un mythe qui se développe tout au long du XIXè siècle dans la littérature française1. Pourtant le dépouillement des archives maritimes ne fait pas apparaître les feux comme origine des naufrages : l’inventaire de l’amirauté de Léon ne contient aucune condamnation liée à ce type de méfait.

Le journal « Finistère » du 19 mars 1873 présente ainsi un naufrage qui s’était produit à Guissény le 12 mars précédent :

«  Tout le monde connaît, au moins de nom, dans le Finistère, ce coin de terre païen - lan ar pagan - qui se conserva païen, en effet, jusqu’en plein XVIIè siècle. C’est là que résidait, sans se mêler à ce qui l’entourait, une indomptable race, vivant de l’océan comme d’un domaine naturel, et regardant comme gain légitime tout ce que lui apportait l’océan. Souvent même, quand l’océan se montrait trop lent à produire, on l’y forçait, comme on fait d’un rebelle. Malheur aux voyageurs que leur destinée menait en vue de la terre des païens dans l’obscurité d’une nuit d’hiver ! Mieux eût valu l’approche du plus impitoyable récif que celle de ce rivage inhospitalier. Devant eux apparaissait une lumière qui, sans cesse, changeant de place, semblait suivre les oscillations d’un navire en marche. Les voyageurs approchaient sans méfiance du navire imaginaire jusqu’à ce que le choc inévitable les avertit de leur erreur, et qu’ils pussent voir - trop tard, hélas ! - accourir des replis de falaise, le croc à la main, les païens qui avaient apprêté l’embûche et qui venaient en recueillir le fruit. On pense bien que ces instincts de sauvages se sont fort modifiés ; mais on peut penser qu’ils ne se sont pas effacés d’un seul coup. Il n’y a plus de païens ni de naufrageurs, mais il y a encore des maraudeurs de mer qui ne se sont pas déshabitués de regarder tout ce qui flotte sur l’océan comme propriété collective. En voici un frappant exemple… Il s’agit du pillage d’une carcasse de navire échouée sur la côte de Guissény.

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Guetteur

A peine la masse flottante eût-elle été signalée par un cri guttural qui n’a d’équivalent nulle part, même dans le monde des rapaces nocturnes, que de tous côtés accouraient les riverains armés de crocs et de faux. Un instant après, l’épave était amenée à terre, et attaquée dans tous les sens par de robustes bras. Comme la démolition n’allait point assez vite, les instruments de travail furent remplacés par d’énormes galets et le jeu recommença de plus belle. Sous les coups multiples de ces marteaux essentiellement primitifs, les pièces de bois cédèrent à l’envie, et ne tardèrent pas à se disjoindre. Alors, des charrettes que le hasard n’avait point amené là, mais nos païens, hommes de précaution, furent chargées sans perte de temps et quand les agents de la Marine Nationale arrivèrent, entre 10 et 11 heures, pour reconnaître l’épave qu’un œil vigilant avait aperçue de loin… mais de très loin, la grande grève était déserte et le tour était joué ».

Pour Yves Le Gallo (Brest et sa bourgeoisie sous la Monarchie de Juillet - 1830-1848) :

"Sans doute leurs ancêtres avaient-ils provoqué des naufrages lorsque la Providence ne les suscitait pas elle-même ; mais s’ils demeuraient encore, et si leurs descendants demeureront longtemps après eux, experts accomplis dans l’art de réduire une épave à la plus sommaire des carcasses, ils n’étaient tout de même plus, au début du XIXe siècle, ce que la couleur locale allait bientôt exiger qu’ils demeurent (le thème, très romantique, du naufrageur était déjà couramment traité sous Louis-Philippe)".

En 1860, les Guisséniens considèrent que leur clocher « sert souvent de marque pour se diriger aux marins qui passent dans la Manche ». Ils sont donc plus préoccupés à aider les bateaux à s’orienter le long des côtes qu’à chercher à provoquer leur naufrage !

Et aujourd’hui, dans le cadre du tourisme de la Côte des Légendes, on organise même un trail des naufrageurs !!

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Trail des Naufrageurs

Sources :

  • Alain CABANTOUS, « Les côtes barbares - pilleurs d’épaves et sociétés littorales en France - 1680-1830 », Fayard, 1993.
  • Jean-Pierre HIRRIEN, « Naufrages et pillages en Léon », SkolVreizh, Morlaix, n° 46, mai 2000.
  • Yvon GAC, "Guissény, histoire d’une commune au cœur du pays pagan".