(La Dépêche de Brest et de l’Ouest, lundi 12 novembre 1928, p. 1)

Le pays Pagan dans le Léon

Où nous faudra-t-il courir, dans huit ou dix ans, pour découvrir quelque trace de la Bretagne légendaire, emmurée dans ses traditions, qu’on évoquée Brizeux, Souvestre et, plus près de nous, Anatole Le Braz ? Voilà ce que je me disais, en visitant, par ce dernier mois d’août, cette région du Léon, - de Brignogan et de Guissény, - qui semblerait devoir être le suprême réduit de la vieille Bretagne sauvage, région des Paganiz qui, à en croire les légendes, porteraient dans leurs veines du sang de païens et de bagnards.

Je le croyais d’autant mieux que je venais de relire "Sur la côte« , le beau livre de Charles Le Goffic, et, des frères Blanc, la si attachante »Histoire anecdotique de Lesneven", où il est question des naufrageurs, des « Paotred-ar-c’hilkrog » de Kérisoc et de Garrek-Hir, qui se saoulent de vin d’épave et arrachent les bagues, coups de dents, des doigts morts des naufragés. Mon bon ami Tanguy Millour, à vrai dire, m’avait fait entendre un autre son de cloche, en me représentant ce pays de Brignogan, qui lui est familier, comme un pays ni plus ni moins sauvage que n’importe quel autre du Finistère. Mais j’apportais à le croire assez de mauvaise volonté. J’ai vu depuis lors qu’il avait raison.

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Femmes de Brignogan

C’est toute une expédition que de se rendre de Brest au pays des Paganiz, par le petit train qui n’a d’économique que le nom et qui parcourt bien huit kilomètres à l’heure. Et le Léon qu’on traverse, entre Gouesnou et Plabennec est, en effet, assez triste : un immense tapis vert, parsemé de landes, que des rigoles d’irrigation découpent en milliers de cases inégales, et où des vaches, lourdes d’herbe, regardent passer des trains. Des clochers à jour y poussent au lieu d’arbres, tendant leurs antennes grises vers le dôme bas du ciel. Le pays sent l’encens et le lait, le bœuf Durham et le cierge pascal.

Tristes aussi sont les voyageurs : des Léonardes à petite coiffe et à petit châle noir, plongées en apparence, même en faisant leurs comptes, dans une perpétuelle oraison, et qui font songer aux paysannes des vitraux gothiques, telles qu’on les voit dans les images des Histoires de France ; tandis que les Léonards, sous leur chapeau à balancine et leur habit à courtes basques, ressemblent à des figurants d’opéra, glabres et dignes.

La baie de Goulven

A Plouider, le paysage change. Le ciel s’ouvre, de Plouguerneau à Tréflez et à Plounévez-Lochrist, et c’est l’un des horizons les plus lumineux, des plus étendus de la Bretagne. Le train fait feu de toutes ses roues et s’époumone à dégringoler la rampe.

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Gare de Plouider

La baie de Goulven, où fut terrassé le dragon, offre au steeple des vagues, à marée montante, un beau terrain de sports matelassé de dunes. Plounéour-Trez, riche de son beau nom – Plounéour des Sables – est riche aussi des belles verdures qui l’environnent.

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Gare de Brignogan : arrivée des voyageurs

Et puis voici Brignogan, qui est, en effet, une station charmante, tenant le milieu entre Carantec et Ploumanach – et comme il y en a chez nous par douzaines. – Des rochers, des criques de sable blanc, des villas de tous les styles, de tous les formats, de toutes les couleurs : des grises, des bleues, des roses, des blanches. Des villas de Goélands et des Mouettes, des Ker-Aline et des Ker-Yvonne, des Ker-Azur et des Ker-ar-Mor. Des écriteaux aux lettres blanches, consciencieusement peintes, indiquent,, à la croisée des routes, les directions du Phare et du Menhir. Des garçonnes, en fumant des cigarettes, finissent de s’ocrer les jambes au soleil, à côté de misses anguleuse, - made in England, - qui font, après leur bain de la gymnastique suédoise.

Des hôtels, - du Léon, des Bains, de la Mer, - des courts, des garages, des pompes à essence et des maisons de thé, anciennement couvertes de chaume, pour les Parisiens de Landerneau, avec five o’clock à toutes les heures.

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Brignogan : le Grandhôtel

Mais de naufrageurs, à Brignogan, on n’en saurait trouver plus trace qu’à Beg-Meil ou à Saint-Pierre-Quilbignon. Alors quelque peu dépité, nous les avons recherchés ailleurs et avons fait bravement la route, jusqu’à leurs repaires présumés de Kerlouan et de Garrek-Hir. Là encore, rien que de parfaitement civilisé et pacifique.

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Pêcheur de Brignogan ou Kerlouan
En route vers Kerlouan

La vieille route de l’Aberwrac’h, la route des Occismor et des Tolentes englouties, où l’on rançonnait jadis les voyageurs, s’en va d’un trait, escaladant la colline, sillonnée de camions-autos qui mêlent un relent d’essence à l’odeur salubre des ajoncs. De chaque côté, des maisons sans fenêtre de guet tournée vers le Penzé et de beaux troupeaux qui paissent. Au lieu du Sao, ou du Kousk Breiz-Izel, ou du Bro goz ma Zadou, une bergère chante, sans paraître autrement y compatir, les tribulations d’une pauvre fille de Bédouins qui, pendant soixante ans, « suivit nuit et jour une caravane ».

De robustes Kerlouanaises à bicyclette, les poings crispés sur le guidon, les petites cornes de leur coiffe de pen-maout au vent, piquent des emballages en descendant les côtes et baissent la tête comme des coureurs. A l’entrée du village, devant une belle maison de maître, des marmots aux pieds nus, aux mollets roux, qui paraissent bien appartenir à quelque colonie de vacances, parlent français avec l’accent de Montmartre ou de Ménilmontant.

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Brignogan, Plounéour, Guissény

Le bourg de Kerlouan lui-même avec son unique rue bordée de maisons blanches et son presbytère auquel conduit une allée de hêtres, ne se distingue guère de tous les petits bourgs que l’on peut voir au long des routes de Léon et de Cornouaille. Une église neuve, spacieuse et banale, écrase de sa masse l’église ancienne, désormais abandonnée, aux dalles disjointes, culottée de lichens et de mousses, dépouillée de ses vitraux, - un vrai sanctuaire, sentant l’humidité marine, de boucaniers et de pilleurs d’épaves.

Des vieux saints locaux, comme Egarec et Goulven, taillés dans du bois d’œuvre de Saint-Vougay et qui ont de bonnes faces d’évêques de Saint-Pol, sont relégués dans l’ombre des bas-côtés, en proie aux brumes et aux vers, navrés, dirait-on, de leur disgrâce, pour faire place à des bondieuseries de saint Sulpice, des saint Michel et des sainte Jeanne d’Arc à l’étendard, sans caractère et sans solidité.

Avant de revenir sur nos pas, de plus en plus déçus dans notre amour de pittoresque et de couleur locale, nous nous sommes rafraîchis, en une petite auberge qui fait face à l’église et dont l’hôtesse, trottinante et menue, nous a paru tout à fait affable. Et comme nous lui exprimions notre surprise de ne trouver à Kerlouan nulle trace de ces naufrageurs au bonnet à oreillettes, qui, jusqu’à présent, en firent la gloire :

  • Comment dites-vous, mon bon monsieur ? Des naufrageurs ?

Je la regardai, stupéfait de ce qu’elle ne me comprît point davantage. Et, enfin, se ravisant, elle finit par nous dire, sur un ton de confidence :

  • Des naufrageurs ?… Au fait, je crois saisir. Ça doit être un mauvais fruit que les gens de Plounéour-Trez, des jaloux et des effrontés, ont fait courir sur notre compte, pour nous être désagréables.

François MENEZ